Découvrez l’Art Olfactif du Kôdô Japonais.

Le  kôdô est un art olfactif ancestral japonais. Sa pratique rituelle permet d’utiliser son odorat d’une façon fort différente de ce que nous connaissons en Occident.

L’encens considéré dans le kôdo est complètement différent de l’encens oliban sécrété par des arbres de la péninsule arabique. Il ne s’agit pas non plus les bâtonnets d’encens que l’on brûle dans toutes les religions. Le bois d’encens utilisé lors du kôdô est récolté dans les forêts tropicales d’Asie du Sud-Est. Il n’est pas brûlé, mais simplement chauffé pour exhaler ses senteurs.

La pratique du kôdô permet aux participants d’apprécier  les senteurs de bois précieux d’encens afin de résoudre une énigme olfactive.

Une séance de kôdô.

Déroulement d’une séance de kôdô.

Les participants prennent place autour du tatami au Japon. pour participer à un kumikô (jeu des encens). Chaque kumikô est basé sur les différentes senteurs de bois d’encens présentés successivement. Il sollicite fortement la mémoire et la sagacité olfactive des participants dans une ambiance calme propice à la concentration.

Au début de la séance le maître explique le but du kumikô: l’énigme olfactive à résoudre. Chaque kumikô fait référence soit à des poèmes ou la littérature japonaise. Il peut aussi se rapporter à la saison. On y retrouve aussi parfois des éléments comme la lune, les bateaux, ou des sites japonais culturellement reconnus, etc.

Ensuite, les participants observent en silence le maître préparer minutieusement plusieurs kôro (petits bols remplis de cendre). Chaque kôro contient un charbon de bois incandescent enfoui au centre de la cendre. Par des gestes précis et codifiés, le maître forme un dôme de cendre au-dessus du charbon. Ensuite, il décore la surface avec des motifs linéaires. Une étroite cheminée relie le sommet du dôme au charbon incandescent. L’ensemble rappelle un petit volcan, représentation connue dans la pensée japonaise. Une plaque de mica est placée sur la cheminée et un minuscule morceau de bois d’encens est déposé au centre. Les différents kôro vont permettre de présenter successivement des bois qui peuvent être identiques ou différents. Le participant doit donc mémoriser chaque senteur. À la fin du jeu, il doit les comparer : combien de senteurs ont été présentées ? Dans quel ordre ? Il est indispensable d’être très attentif à ses sensations et de faire fonctionner sa mémoire olfactive.

Grâce à la chaleur issue du charbon incandescent, le morceau de bois précieux émet ses composés aromatiques. Ces composés sont peu volatiles à température ambiante. La distance entre la plaque de mica et le charbon est un facteur critique. Si elle est trop grande, le bois ne sera pas assez chauffé pour émettre les substances odorantes. Si elle est trop petite, le bois se décomposera en émettant une fumée parasite, ce qui est un défaut. C’est dire que la fabrication de tous les kôro doit être faite avec beaucoup de méticulosité.

Chaque kôro circule parmi tous les participants selon un rituel codifié. Le participant place le kôro sur sa main gauche. Il le fait tourner de 180 °. Ensuite, il place sa main droite dessus en réservant un espace entre le pouce et l’index. Il approche son nez de cet espace, inspire puis détourne la tête pour expirer. Ceci  est répété deux autres fois pour bien prendre conscience et mémoriser les sensations olfactives procurées par un bois.

Cet acte de prendre connaissance d’un encens avec son odorat se dit en japonais « kô o kiku ». Cela contraste avec « kô o kagu » (flairer l’encens avec son nez). « kô o kiku » est souvent traduit en Occident par « écouter l’encens ». Il évoque l’idée ‘d’écouter derrière la porte’. En langue chinoise il signifie l’acte de sentir par le nez, se renseigner et distinguer. En japonais contemporain il signifie, dans un premier temps, écouter, se renseigner, demander et consulter et, dans un deuxième humer, déguster.

Cette façon très particulière d’apprécier les senteurs permet une grande focalisation de l’attention vers les subtilités odorantes de chaque échantillon.

Après avoir humé l’encens, le participant tourne le kôro de 180° dans le sens contraire. Il le transmet à son voisin en le déposant à mi-distance. Puis, il attend le prochain kôro. Tous les gestes doivent être faits avec précaution. Cela évite de déplacer le petit morceau de bois d’encens ou la plaque de mica.

L’attente entre les kôro peut atteindre quelques minutes. La durée totale du kumikô est assez longue. C’est en cela que la mémoire est fortement sollicitée dans la pratique du kôdo.

Selon les bois, les senteurs sont distinctes car les composés aromatiques diffèrent. Lorsque chaque participant a écouté tous les bois du jeu, il doit indiquer par écrit sa réponse à l’énigme olfactive.

Il règne dans la salle un grand silence sans aucune parole. Les participants doivent être détendus mais concentrés. Aucune odeur parasite n’est admise (fleurs, parfums, cosmétiques…). La beauté des objets s’accorde au nécessaire dépouillement. La minutie des gestes traditionnels est strictement respectée. L’odorat occupe une place première. Cela permet de se mettre dans un état mental apte à recevoir ces belles senteurs rares. Tout cela se déroule dans une recherche esthétique et poétique. On « écoute » les bois précieux avec beaucoup de respect pour ces manifestations olfactives de la nature. Les relations avec les autres participants de la séance et le maître respectent les règles de politesse. Par exemple, on s’excuse auprès de son voisin qui attend d’apprécier le bois avant lui. Rien ne doit être fait pour perturber la quiétude et la concentration des autres participants.

D’où proviennent les bois d’encens utilisés dans le kôdô?.

Les bois d’encens proviennent d’essences tropicales du sud-est asiatique, en particulier du genre Aquilaria. Ils ne sont pas trouvés au Japon car le climat est trop septentrional. Cependant, ces bois proviennent de nombreux pays d’Asie. Ils arrivent d’Inde, de Birmanie, du Laos, de Thaïlande, du Vietnam, et du Cambodge. Ils viennent aussi de Chine, de Taïwan, des Philippines, et de Malaisie. On les trouve également à Singapour, d’Indonésie et de Papouasie Nouvelle Guinée. Le commerce de ces bois est très réglementé. Certaines espèces sont protégées. Cependant, le braconnage est important. Selon la qualité aromatique, ces bois peuvent atteindre des prix astronomiques.

Ces bois ont la particularité de produire, au sein de leur tronc, une résine. Cette résine permet de résister à l’attaque des micro-organismes suite à une blessure. Contrairement à l’encens oliban sécrété par les arbres du genre Boswelia dans la péninsule arabique, cette résine ne s’écoule pas. Elle reste intimement liée aux fibres du bois. C’est donc cette partie résineuse du bois qui est récoltée. Elle est séchée et découpée en très petits morceaux. Les morceaux sont appréciés lors d’une réunion de kôdô.

Que contiennent ces résines ?

Plus de 150 composés aromatiques ont été identifiés au sein de ces résines. Certains ne sont trouvés que dans ces bois d’encens.  Les proportions de ces composés varient selon l’espèce de l’arbre, le pays d’origine, les conditions locales (température, humidité..), la nature des micro-organismes pathogènes (moisissures, bactéries) et la durée d’élaboration de la résine. Il en résulte des profils olfactifs différents selon les bois récoltés. Cette diversité de sensations olfactives entre les bois est utilisée dans le kôdô. Elle stimule la sagacité olfactive des participants.

Un art unique au monde.

Alors que ces bois ne sont pas trouvés au Japon, le kôdô est un art culturel spécifiquement japonais. Il est unique nulle part ailleurs dans le Monde.

Les débuts du Kodo et le contexte de son introduction.

Dès l’arrivée du bouddhisme, au 6ème siècle, l’intérêt des nobles  japonais pour ces bois à encens a été forte. Posséder un grand nombre de bois était un signe de richesse. Cela permettait de parfumer élégamment les vêtements et les pièces de vie.

Certains collectionneurs sont restés célèbres, Sasaki Dôyo. Ce grand seigneur et esthète possédait au 14ème siècle une collection de 177 bois d’encens prestigieux. Possédant, sans doute, une mémoire olfactive très développée il était capable de reconnaître chaque bois par son parfum. Doté d’une grande imagination, il a donné un nom poétique à ces bois en se basant sur ses ressentis olfactifs. Il a nommé les bois ainsi : nuages légers, fleurs du vieux prunier, brumes sur le Fuji. Cette pratique continue aujourd’hui.

Quand ont été formalisées les règles traditionnelles du kôdô  ?  

Le kôdô est né au 15ème siècle pendant la période du shogun Ashikaga Yoshimasa (1436-1490). Celui-ci, qui a construit le pavillon d’argent à Kyoto, était entouré de gens de toutes sortes (nobles, moines, soldats, artistes…). À cette époque, la culture japonaise connait un véritable épanouissement. C’est durant cette période que de nombreux arts japonais sont nés et se sont formalisés. Se ritualisent l’art du thé, des fleurs, des poèmes, des jardins, de la musique, et du théâtre Nô….

Dans l’entourage de ce shogun, Sanjyô-nishi Sanetaka était un grand érudit. Il était chargé des bois odorants précieux à la cour impériale. On le considère comme le fondateur du kôdô. Il a créé l’école Oie. Cette pratique était exercée au sein de l’aristocratie et de la cour impériale dans la région d’Edo (Tokyo). Il y avait aussi Soshin Shino, formé par Sanjyô-nishi Sanetaka. Il a lancé l‘école Shino. Cette pratique était populaire auprès des guerriers. Elle était également prisée par le public fortuné dans les régions de Kyoto et Nagoya. Ces deux écoles diffèrent dans la gestuelle de la cérémonie. Elles diffèrent aussi dans d’autres aspects. Pour le pratiquant, il s’agit toujours de résoudre une énigme olfactive basée sur l’ordre de présentation des différents bois d’encens. Les deux « écoles » possèdent un véritable trésor de bois, collectionnés pour certains depuis plusieurs siècles. « Ecouter » ces bois relie donc au passé : apprécier des senteurs de bois qui ont pu être appréciées par d’autres il y a parfois plusieurs siècles…

Oie et Shino ont développé un très grand nombre de jeux olfactifs. Ils ont formalisé plusieurs centaines de kumikô au cours du passé.

Un exemple de kumikô : le Gengi-kô.

Le Gengi-kô est certainement le kumikô le plus difficile à réussir. On y tilise 5 bois d’encens différents. Pour chaque bois on prépare 5 petites pochettes. On mélange les 25 pochettes et on en tire 5 au hasard. Les bois de ces 5 pochettes sont successivement présentés aux participants qui doivent mémoriser et comparer les  5 senteurs.

A la fin du jeu chaque participant écrit sa réponse. Après avoir écrit son nom sur le papier, il trace 5 lignes verticales dans la partie réservée à la réponse. Ces lignes correspondent aux 5 bois successivement présentés (de la droite, le premier, vers la gauche, le dernier). Il relie alors par un trait horizontal les senteurs qu’il pense être identiques. 

Par exemple la réponse ci-dessous signifie que le participant a considéré, sur la base de ses sensations olfactives, que le premier et le troisième échantillon présentés étaient issus du même bois, que le second et le quatrième étaient issus d’un autre bois et que le cinquième était différent des deux autres :

Il y a 52 réponses possibles, chacune ayant une représentation symbolique particulière :

A ces 52 réponses correspondent 52 chapitres du chef d’œuvre japonais. Le Dit du Gengi, écrit au XIème siècle par une femme, Murasaki Shikibu. Il raconte la vie d’un prince impérial à Kyoto pendant l’époque Heian (794-1185).

À la fin du jeu, les papiers utilisés par les participants pour exprimer les réponses sont collectés. Toutes les informations sont ensuite calligraphiées sur une feuille de résultat. La feuille est offerte à celui qui a obtenu la meilleure réponse (en tenant compte aussi d’un ordre de préséance).

Tous les autres kumikô existants, plus faciles, suivent le même principe. Il s’agit toujours de résoudre une énigme olfactive basée sur l’ordre de présentation des senteurs.

A aucun moment, il n’est demandé aux participants de décrire ses sensations olfactives. Les termes descriptifs utilisés sont souvent imprécis et trop purement émotionnels et suggestifs. Pour mémoriser les senteurs et les comparer, chacun établit sa propre « stratégie ». Pour distinguer les bois, les experts de kôdô utilisent cinq qualités « olfactives ». Elles ont été proposées par Jôhaku Yonekawa (1611-1676). Il s’agit de sucrée (évoquant le miel) et acide (évoquant la prune acide). Elle est aussi épicée (évoquant un poivron rouge dans un feu). Elle est amère (évoquant des herbes médicinales broyées) et salée (évoquant une algue séchant sur un feu).

En conclusion.

Participer à une séance de kôdô est une expérience complète corporelle et intellectuelle. On dépasse la simple définition accessoire de la sensation du « ca sent bon » ou je « n’aime pas cette odeur ». Les connaissances olfactives s’affinent. On apprend à utiliser son odorat et sa mémoire. C’est aussi une voie d’humilité qui engage l’esprit du débutant. Toujours recommencer l’expérience neuf et ouvert. Rencontrer ses propres limites pour progresser. C’est une Voie qui nécessite humilité et travail, à l’image des autres voies japonaises.

Pour en savoir plus:

La voie de l’encens, L. Boudonnat et H. Kushizaki, Ed. P. Picquier

Philosophie du Kodo. Chantal Jaquet

Nippon Kodo

Une démonstration de kôdô selon la tradition de l’Ecole Shino. Le  maître de cérémonie est Marc Antoine Arcelin

Article par Architecture & Lifestyle.