Les arts japonais raffinés se comptent au nombre de trois. L’ikebana (l’art de la composition florale) et la cérémonie du thé, appelée sadô. Ce sont les deux pratiques artistiques classiques admirées au Japon et à l’étranger. La troisième pratique est bien souvent oubliée, inconnue des Japonais eux-même. C’est le kôdô, c’est-à-dire la “voie de l’encens”, un rituel ancien et structuré: Écouter les fragrances du bois d’encens.
Écouter les fragrances du bois d’encens.
Le kôdô fait partie des geido (arts raffinés). Ses racines remontent à une ancienne légende relatant l’apparition du bois d’aloe (ou bois d’agar) sur une plage d’Awaji. Awaji se trouve dans la préfecture de Hyogo, non loin de la baie d’Osaka. D’après la légende, le bois d’aloe ainsi échoué aurait attiré par son odeur les habitants. Ils en auraient fait l’offrande au seigneur local après l’avoir brûlé. Selon les livres d’Histoire, ce bois aurait probablement été transporté au Japon par cargaison. Il serait arrivé au VIe siècle comme matériau de construction pour un temple bouddhiste. Les bois parfumés n’existaient alors pas au Japon et étaient principalement importés d’Inde. L’encens est d’abord un symbole de cérémonie religieuse à partir de la diffusion du bouddhisme. Il se développe ensuite chez les aristocrates japonais qui en font un jeu raffiné de parfums. L’aristocratie organisait des réceptions mondaines. Ces événements pivotaient autour de compétitions d’odorat. On retrouve ces récits et leur descriptions de ces compétitions dans Le Dit Du Genji de Murusaki Shikibu.
« Sentir l’encens », un art spécifiquement japonais
Le kôdô se distingue par son originalité. Il fait du sens olfactif le principal vecteur d’expérimentation artistique. Contrairement à d’autres arts japonais comme l’ikebana ou le sadô, ces derniers privilégient la vue et le goût. Le kôdô, en revanche, invite ses pratiquants à éveiller leur sensibilité à travers les fragrances. Ce rituel délicat libère l’odorat d’une manière peu commune. Dans la culture contemporaine, les autres sens sont souvent mis en avant.
L’art de l’encens n’est pas seulement une exploration des senteurs. C’est aussi une introspection personnelle. Cela permet à chacun de s’exprimer à travers des sensations éphémères. Développée exclusivement au Japon, cette tradition témoigne d’une richesse culturelle. Elle montre une connexion profonde avec la nature. Elle offre une expérience unique que peu d’autres pratiques artistiques dans le monde peuvent revendiquer. Le kôdô rappelle l’importance de ce sens souvent négligé. Il souligne son rôle essentiel dans la perception esthétique. Il joue aussi un rôle dans la contemplation.
Les différentes écoles du kôdô Shikibu.
Comme pour le sadô (“la voie du thé”), l’art de l’encens est enseigné et codifié par différentes écoles. Deux d’entre elles existent toujours . La première école, dite Oie-ryu, a développé les codes poétiques de cette cérémonie. Elle s’est inspirée de l’influence de la noblesse japonaise raffinée et éduquée. La cérémonie se vit comme une véritable expérience littéraire.
La deuxième école, Shino-ryu, insiste plus sur la formalité du cadre et sur le respect des règles de la cérémonie. Sa pratique fut plutôt adoptée par les samouraïs et les marchands, des classes sociales qui imitaient la noblesse pour s’élever. Quelque soit l’école choisie, la cérémonie consiste à sentir, sentir tour à tour de l’encens. Ensuite, exprimer ce que l’odeur évoque. Enfin, deviner quel bois est utilisé. Une variation de ce jeu est de faire sentir 5 préparations. Il faut deviner si elles contiennent le même mélange d’encens ou non. Ces cérémonies demandent du temps et des moyens financiers. Comme l’ikebana et le sadô, le kôdô reste pratiqué au Japon mais beaucoup moins connu. La maîtrise de la cérémonie requiert environ 30 ans de pratique, et un apprentissage toujours à actualiser. Pour comparer il ne vous faut que 15 ans pour apprendre l’art du maître du thé. C’est aussi un art relativement élitiste. Sa pratique implique un investissement financier. Le bois d’encens s’achète au poids, au gramme et son cout est très élevé. Les premiers prix commencent à 150 euros. Ils peuvent monter jusqu’au prix de l’or pour certains bois précieux. Ces bois peuvent être rares ou rattachés à une légende.
Conclusion
Le kôdô, souvent méconnu par rapport à l’ikebana et au sadô, représente une facette essentielle des arts japonais raffinés. Ce rituel délicat et poétique invite à une profonde connexion avec les fragrances. Il incite à une introspection au travers de l’odorat. Son histoire est enrichie par des légendes. Elle témoigne de l’importance de l’encens dans la culture japonaise, tant sur le plan spirituel que social. Bien que le kôdô exige un investissement en temps et en ressources, il reste une pratique vivante. Cette pratique continue d’inspirer ceux qui s’y consacrent. En redécouvrant cette tradition, nous honorons un art ancien. Nous honorons aussi les valeurs de contemplation et de beauté qui lui sont inhérentes. Le kôdô, à travers ses écoles et ses règles, nous rappelle que l’art est un chemin. Il mène à une compréhension plus vaste de soi et du monde qui nous entoure.
Pour en savoir plus:
La voie de l’encens, L. Boudonnat et H. Kushizaki, Ed. P. Picquier

