Cérémonie de l'encens ai Japon

L’Histoire Spirituelle du Parfum au Japon


Le parfum, souvent considéré comme bien-être, beauté, séduction, revêt également une dimension spirituelle qui s’exprime dans de nombreux rituels. Le Kōdō, ou voie de l’encens, constitue une parfaite illustration. Ce rituel met en exergue la spiritualité des odeurs et se place en parfaite harmonie avec l’étymologie du mot parfum. Parfum « par la fumée » en latin évoque les usages traditionnels et les rituels anciens des fumigations d’encens.

La tradition de l’encens au Japon.


Originaire en Chine, l’encens asiatique est introduit au Japon au 6ème siècle dans les rituels bouddhistes. Dans « Les Chroniques du Japon », premier livre d’histoire japonais, du 7ème siècle, on trouve la plus ancienne référence à l’encens. En 595, des pêcheurs d’Awaji shima, île au centre du Japon, ont découvert un morceau de bois sombre échoué sur une plage. Il y ont mis le feu. Le bois a alors exhalé une merveilleuse senteur. Surpris, les pêcheurs ont décidé d’offrir ce morceau de bois à l’Empereur.

L’utilisation religieuse.

Encouragée par les Empereurs, la religion bouddhiste se développe au Japon. L’encens est utilisé pour purifier l’atmosphère des temples et lors de cérémonie religieuses. Le parfum de l’encens devint ainsi le symbole du recueillement et de la prière. Sous deux formes

  • Le Shōkō (mélange de jinkō, de santal, de camphre, etc.), jeté directement sur les braises de l’encensoir.
  • Le Senko, qui se présente sous forme de bâtons, sont des types d’encens généralement utilisés au Japon encore aujourd’hui. L’odeur de l’encens éveille chez les Japonais un sentiment de piété.

 La croyance veut que ces fumées aient des vertus thérapeutiques. De nombreux visiteurs guident la fumée vers les différentes parties de leur corps avec leurs mains.

L’encens dans la vie quotidienne des élites.

     
 Fin du 8ème siècle, l’aristocratie commence à utiliser l’encens, lors des les cérémonies religieuses et aussi dans la vie quotidienne. Dans leur Palais de Kyoto, capitale impériale, la pratique est connue sous le nom de « karatakimono » . Les gens utilisaient différentes senteurs pour parfumer leur habitation ou leurs vêtements.


 Deux symboles littéraires capitaux.

Le plus ancien roman du monde, « Le Dit du Genji » début du 11ème siècle. Ila été écrit par Dame Murasaki Shikibu.

Et « Les Notes de l’Oreiller », par Dame Sei Shonagon.

Les deux ouvrages décrivaient parfaitement les sentiments qu’éprouvaient les hommes et les femmes de cette époque pour le parfum. Extrait des « Notes de l’Oreiller » :


            « Choses qui font battre le cœur : Les moineaux donnant la becquée à leurs petits, S’allonger seule dans une pièce où s’est consumé un délicieux parfum. Contempler le miroir de Chine qui s’est un peu terni…..Laver mes cheveux, me farder, revêtir des habits tout imprégnés des parfums de l’encens, même si nul ne me rend visite, tout au fond de mon cœur, je me sens ravie….. ».

La pratique du jeu de l’encens.

 A la même époque, les aristocrates pratiquent le « takimonoawase », le « jeu de l’encens ». Dans lequel les joueurs s’affrontaient dans le but de produire la senteur la plus agréable. Ils combinant avec originalité différents types d’encens afin de créer des compositions olfactives particulières. L’encens devient pour la noblesse un moyen d’exprimer son sens du beau, fondement de sa sensibilité et de son intelligence. Ils utilisaient les nerikō, des boules de poudre de différents encens dont le mélange exhale des senteurs aux variétés subtiles. Les six illustres parfums de l’encens sont codifiés à l’époque Heian dans un ouvrage de référence, véritable typologie olfactive. Les aristocrates s’inspireront pour inventer des fragrances personnalisées.


 Ces senteurs sont fortement rattachées à un sens aigu du passage des saisons et de la spiritualité. Les quatre saisons sont ainsi représentées par les odeurs des fleurs de prunier (printemps), de lotus (été), de chrysanthème (automne) et de feuilles mortes (hiver).
 Les nerikō sont encore utilisés aujourd’hui lors de cérémonies du thé qui se déroulent durant la saison du l’atre (entre novembre et avril).

La création du Kodo, la voie de l’encens.


  Avec l’arrivée de l’ère des guerriers à la fin du 11ème siècle, les goûts des japonais pour les fragrances évoluent. Les guerriers préfèrent les parfums discrets et élégants des bois aromatiques à celui des nerikō, plus épais et plus complexe. Au 15ème siècle, durant le Higashiyama, mouvement culturel qui se développa durant le règne du Shogun Yoshimasa Ashikaga, que remonte la création du Kōdō, ou « Voie de l’encens ». Sa pratique  « écouter » les parfums, vient s’ordonner autour de règles esthétiques rigoureuses et de rituels très codifiés.

Le Kōdō est un rituel unique au monde. Il fait le lien entre les parfums et la conscience aigüe qu’ont les Japonais pour le  passage des saisons et leur lien avec les chefs d’œuvre de la littérature japonaise. Depuis, le rituel de la Voie de l’Encens s’est transmis de génération en génération. Deux écoles majeures se déploient : Oie et Shino. Les grandes traditions artistiques japonaises: que l’Ikébana, la Cérémonie du Thé ou le Noh sont également nées à cette époque.

Le déroulement d’une cérémonie de Kōdō.

  •  Le maître emplit d’abord des brûle-parfums de cendres. Il place au centre de chacun d’eux un petit charbon chauffé au préalable. Après avoir donné à la cendre la forme du Mont Fuji, il creuse un petit trou au sommet. Puis, il dispose dessus une petite plaque de mica sur laquelle il place délicatement un mince carré de bois odorant.
  • Les participants « écoutent » alors à tour de rôle la fragrance délicate. Le plus souvent, des encens différents sont utilisés pour le kumikō. Ce jeu consiste à mémoriser le parfum de chaque bois  d’encens.

  Le Genjiko.

Un des jeu de kumiko le plus sophistiqué est le « Genjikō ». Le maître de cérémonie prépare 25 morceaux de bois, cinq fois cinq essences différentes. Ils les placent individuellement dans de petites enveloppes toutes identiques qu’il mélange.

  Cinq d’entre elles sont tirées au hasard. Les bois que contiennent ces enveloppes sont alors présentés sur les brûle-parfums les uns après les autres. Les participants « écoutent » les 5 bois successivement et notent leur jugement sur une feuille de papier en utilisant 5 lignes verticales. chacune représente un des 5 morceaux, de droite à gauche dans l’ordre de l’écoute. Les lignes verticales connectées à une ligne horizontale indiquent un parfum identique. Les combinaisons possibles sont au nombre de 52 et forment des signes. Chacun d’entre eux correspondant au titre de 52 des 54 chapitres du roman « Dit du Genji ». Le graphisme des tableaux de signes ainsi formés a été largement reproduit en motif ornemental sur des tissus de kimono, sur des ceintures ou même sur des sucreries. L’attrait principal du Kōdō réside dans le plaisir de « l’écoute du parfum » et la relation aux autres pendant le jeu du kumikô. 


   Les dix vertus attribuées au rituel du Kōdō.

  • Aiguise les sens
  • Purifie le corps et l’esprit
  • Elimine les polluants de l’esprit
  • Réveille l’esprit
  • Soigne le sentiment de solitude
  • Crée une impression d’harmonie malgré les sources quotidiennes de stress
  • Son abondance ne nuit pas
  • Même de petites quantités suffisent
  • Résiste aux effets du temps
  • Un usage quotidien ne nuit pas

  Dans les pays occidentaux, les fragrances se sont développées sous une forme liquide, alors qu’au Japon elles prenaient une forme solide. Et étaient destinées à être brûlées. Différence intéressante à la lumière de l’étymologie du mot parfum.


  Durant la période Edo, qui s’étend du 17ème au 19ème siècle, l’usage de l’encens se démocratise. On commence à l’utiliser pour le maquillage ou pour des objets liés au parfum: sachets, brûle-encens ou les oreillers qui diffusent de l’encens. Le parfum se mit alors à faire partie intégrante de la vie quotidienne des Japonais. Le Kōdō connu sa plus forte popularité au milieu de la période Edo. Les règles codifiant la manière d’apprécier l’encens étaient enseignées par des instructeurs professionnels dans des écoles dirigées par des maîtres de Kōdō. La production d’ustensiles et d’objets d’art liés à cette pratique se développa rapidement. Néanmoins, dans la seconde moitié du 19ème siècle, avec la fin de la société féodale, résultant de l’ouverture du pays sur l’extérieur et de l’occidentalisation. La pratique du Kōdō a connu un certain déclin, de la même façon que d’autres arts traditionnels japonais.
La renaissance du Kōdō a lieu au début des années 60 avec la reprise de l’enseignement dans les deux principales écoles de Kōdō. Plus récemment, ce renouveau national et international a généré un fort développement des activités liées au parfum.


L’introduction du parfum au Japon.

Avant de présenter la situation contemporaine, je souhaite m’arrêter brièvement sur l’histoire de l’introduction du parfum au Japon. A la fin du 19ème siècle se développe l’usage commercial du parfum au Japon. En 1872 est produit le premier parfum de style occidental, « L’eau de fleur de cerisier », suivi ensuite par de nombreuses fleurs: Pivoine, Chrysanthème jaune, fleur de prunier, fleur de glycine, etc. Les noms de ces parfums étaient le reflet des goûts des japonais de l’époque. La ville de Grasse a énormément contribué au développement de l’industrie japonaise du parfum. Elle a recu des stagiaires japonais tels que Tadaka Kainosho, premier stagiaire japonais à Grasse, au début du 20ème siècle. La Takasago International Corporation, fondée par Tadaka Kainosho en 1920, quelques années après son séjour en Europe, est aujourd’hui une multinationale de 3000 employés et implantée dans 27 pays.


 La situation actuelle du parfum au Japon.

Les goûts des japonais en matière de parfum sont différents de ceux des Européens.

Le climat chaud et humide favorise une odeur corporelle moins forte.

  • Le régime alimentaire privilégie le poisson et les légumes.
  • Leur goût pour les bains (de nombreux japonais prennent en effet un bain, et non une douche, quotidiennement.).
  • Les caractéristiques des Kimonos qui retiennent les odeurs. Le marché japonais du parfum est nettement moins développé que celui d’autres pays.

Un marché olfactif en pleine croissance.

Les différences de goût entre le Japon et les autres pays se réduit. Depuis 2008 il y a une forte explosion de la demande pour les adoucissants aromatiques, pour le lavage du linge. Ce marché était d’un milliard de dollars en 2013. La croissance se poursuit et de nombreux fabricants mettent chaque année de nouveaux produits sur le marché. Environ 60% des ménagères utilisent plus de deux types d’adoucissants différents. Certaines d’entre elles effectuent même des mélanges pour obtenir un parfum personnalisé. Ce phénomène s’explique par le fait que les Japonais préfèrent porter le parfum sur leurs vêtements. Plutôt qu’une substance aromatique touchant directement leur corps comme le symbolise bien la pratique ancienne de l’aristocratie.
Néanmoins, les parfums et les senteurs envahissent de plus en plus la vie quotidienne des japonais. De nombreux objets parfumés voient le jour. On y trouve les stylos à bille, les gommes, le papier à lettres, les cartes postales, les clés USB. Même, les lanières-attache pour le téléphone portable exhalent une senteur agréable chaque fois qu’on reçoit ou émet un appel.


En conclusion, du rituel religieux au kodo aux lanières des téléphone-portable, Il existe des liens indissociables entre parfum et histoire. il n’y a pas d’humanité sans parfum et qu’il n’y a pas de parfum sans humanité.

Extraits de l’Intervention de Kenjiro Monji.
Délégué permanent du Japon auprès de l’UNESCO. « Se parfumer, un acte d’Humanité ». « De la Terre au Ciel, entre parfums et rituel ». Grasse, 17 octobre 2014.

Article par Architecture & Lifestyle Concept Blog: Architecture – histoire des parfums et des odeurs – Photographie.