Une magie hors la loi mais très populaire
Les tablettes de malédiction, les Tabellae Defixionum aussi nommées tablettes de défixion ou d’execration- sont des documents rares en Gaulle.
La Loi des douze tables (Lex duodecim tabularum) est le premier code juridique romain. Il est gravé sur une plaque de bronze en 450 ou 449 av. J.-C., et en interdit la pratique. Sylla au Ier siècle av. J.-C., avec la loi cornelia de sicariis & veneficis, livre au supplice ses praticiens. Au Bas Empire, Constantin, puis Valentinien édictent de nouvelles lois la condamnant. Pourtant, la magie individuelle était bel et bien pratiquée dans tout l’empire, et ce durant toute l’Antiquité.
Contrairement à la magie officielle, placée sous l’égide des Dieux, celle-ci se pratiquait à l’abri des regards. Elle préfèrait souvent la nuit, dans les forêts, à la croisée des chemins, dans les cimetières, les occultum. Les témoignages sont nombreux: les auteurs antiques tels qu’Apulée, Horace, Ovide ou Virgile les citent.
Leur usage apparaît dans l’Orient hellénistique où il est très courant, avant de se répandre dans tout l’Empire Romain. On les utilise dans le cadre de procédures magiques. Elles servent pour adresser des demandes à des divinités en générales infernales ou tout du moins liées à l’Autre Monde.
Le rituel de défixion
Pourquoi un texte sur lamelle de plomb?
La plupart des « tablettes d’exécration » apparaissent sous forme de petites plaques, de feuilles, lamelles ou petites barres de plomb. Elles portent des inscriptions et des signes gravés généralement à l’aide d’un clou durant le rituel d’envoûtement. Le support est systématiquement roulé, parfois autour d’ un élément, cheveux ou bout de tissu, ayant été en contact avec la personne à envouter. Le tout estéventuellement scellé par le clou ayant servi à la gravure, qui est planté à travers.
La defixio, du verbe defigere, désigne le fait de « ficher », «fixer en bas », ou encore « transpercer », à l’image du clou que l’on fige dans une effigie. Le stylet grave la plaque de plomb ou parfois d’argent lors du rituel d’envoûtement. Ainsi, comme pour l’enclouage, on entrave celui à qui l’on veut nuire puis on le livre ensuite aux puissances infernales. L’incantation gravée sur la tablette décrit donc dans le détail cette opération. Généralement écrit à la première personne, le texte comporte le nom de la victime, parfois accompagné de celui de sa mère. Elle porte le(s) nom(s) des divinités invoquées et la liste des malédictions et maux à infliger.
La langue utilisée est généralement le latin courant, qui en Gaule est souvent associée à des mots celtes. Certaines tablettes sont ainsi entièrement en gaulois, d’autres mêlent gaulois et latin, d’autres encore le grec et le latin. Il n’est pas rare de trouver également des mots étrangers en égyptien, copte, ou hébreu. Des signes «ésotériques », apparaissent également.
Des tablettes de plomb maudites pour l’éternité.
Les tablettes de defixion se répartissent suivant 6 groupes.
–les affaires judiciaires ou defixiones iudiciariae.
–le domaine érotique ou defixiones amatoriae.
-les jeux du cirque et les autres spectacles defixiones agonisticae.
–les calomniateurs et les voleurs.
–Contre les concurrents économiques.
–Celles censées protéger ou maudire un lieu.
Les dieux évoqués dans les tablettes
Pour les Latins. On peut citer Hermès/Mercure, Hécate, Pluton, Proserpine.
Pour les Gaulois. Aquannos (un esprit des eaux?), Nana, Adsasgona/Adsagonda (déesse des Enfers), Antumnos (dieu du monde d’en bas), Bregissa, Branderix (de brano, le corbeau), Maponos (Mabon). Ils sont généralement ceux du monde souterrain.
Même en Gaule, on trouve des références à des dieux orientaux : Abrasax, Damnameneus et Sabalthouth. Les plus tardives portent les noms de Seth, Anubis, Iaô (transcription grecque de Yahvé), Adonaï ou encore Sabaoth (Yahvé Sabaoth = Seigneur des Armées).
Les tablettes d’exécration ou d’envoutement en Gaule romaine
Une des traces les plus évidentes est sans conteste les tablettes d’exécration. Les fouilles archéologiques et les découvertes fortuites ont livré plus de 2000 de ces tablettes de défixion à travers l’Europe. On ne compte pas ici la masse de celles trouvées en Afrique du Nord. Moins d’une quarantaine sont recensées en Gaule. Les plus anciennes viennent de la région Sud-Est et ont un lien direct avec les colonies grecques (Marseille, Nice, Antibes). Elles datent du IVe s. avant notre ère. Toutefois, la majorité des tablettes de défixion découvertes en Gaule date du Ier siècle de notre ère. Les plus récentes sont du VIe siècle.
L’une d’elles a été découverte à Paris au XIXème siècle. Elle est rédigée en langue gauloise. En 1846, dans le quartier Saint-Michel de Paris, on entreprit une série d’excavations avant l’établissement de conduites d’eau. L’année, d’autres travaux ont lieu dans une brasserie voisine. Dans les chantiers, l’archéologue Theodore Vacquer fouille et découvre une nécropole chrétienne. Cette nécropole est formée de tombes avec sarcophages en pierre. Et d’autres plus simples, en pleine terre, mais orientées « selon le rite chrétien » d’est en ouest. Dans une de ces tombes, il découvre, pliée en deux sur la poitrine du mort, une petite lamelle de plomb.

Une lecture permet d’isoler quelques termes, à défaut de comprendre l’ensemble du texte. Ainsi, à la première ligne, le mot le gaulois ialon, « clairière », devenu le nom d’une divinité : /a/anus. Le dernier mot, Asuina, est un nom propre – divinité ou nom de personne. Il appartient à une série de termes avec le sens « ordonné », « initié selon le rituel », « légal ». Ce texte soit un document de magie populaire chrétienne. Quoi qu’il en soit, les quelques mots ramènent donc systématiquement dans le domaine du sacré.
Le fait de trouver une tablette de malédiction en milieu chrétien ne doit plus surprendre. Ainsi une tablette de Bath en Grande-Bratagne maudit un voleur « qu’il soit païen ou chrétien ». Tout récemment, la fouille d’une fontaine consacrée à la déesse Anna Perenna, à Rome, a permis la découverte d’un abondant matériel de magie et de tablettes de défixion fin du IVe siècle. A cette époque, la ville était déjà depuis longtemps le centre de la chrétienté. Avec ces documents, nous pouvons observer la transition entre la religion populaire et la future sorcellerie.
Quelques autres tablettes.
Bath en Grande-Bretagne. « Celui qui a volé ma coupe de bronze est maudit. Je donne cette personne au temple de Sulis, qu’elle soit homme ou femme, esclave ou libre, garçon ou fille, et que l’homme qui a fait cela, verse son propre sang dans la coupe. Je te donne ce voleur qui a volé l’argent lui-même, que la divinité le trouve, qu’il soit femme ou homme, esclave ou libre, garçon ou fille « (Taballae Sulis, 44).
Mais parfois, ces formules sont plus compliquées. Elles s’accompagnent de dessins ou de mots ésotériques, incompréhensibles. Des mots apparaissent comme abraxas (ancêtre de notre abracadabra), mot parfois compris comme désignant une divinité. Les plus orientalisantes font parfois référence au dieu égyptien Seth et entrent dans le système philosophico-religieux d’Hermès Trimégiste.
Les Celtes romanisés ont adopté très rapidement ce genre de pratique. Ils ont écrit des tablettes de plomb en latin, mais parfois aussi en gaulois. Ces documents sont d’ailleurs les plus importants concernant l’étude de la langue gauloise. IIs sont les seuls à comporter un texte long et suivi.
Aumagne en Charente-Maritime. Trouvées près d’une pile funéraire gallo-romaine, ces deux tablettes forment un tout et portent un texte suivi qui est l’exemple même des malédictions en Gaule romaine.
« je somme les personnes dont les noms suivent, Lentinus et Tasgillus, de comparaItre devant Pluton. De la même manière que ce petit chien n’a pu nuire à personne, qu’ainsi ces individus ne puissent gagner ce procès. De la même manière que la mère de ce petit chien n’a pu le défendre, qu’ainsi leurs avocats ne puissent les défendre, eux qui sont nos ennemis. Quatre malédictions aussi pour Ga/lara qui a été sollicitée par eux dans leurs prières et qui leur sert d’inspiratrice. Qu’elle reste donc cachée et privée de raison ! Qu’ainsi nos adversaires soient détournés de ce procès de la même manière que ce petit chien a été détourné de ce monde et ne peut refaire surface. Qu’il en soit ainsi d’eux ; qu’ils soient ainsi, comme lui, transpercés. De la même manière que les êtres qui sont dans ce monument restent muets et ne peuvent remonter à la surface, de même que ceux-ci ne parlent plus. Quatre malédictions aussi pour Ga/lara qui a été sollicitée par eux dans leurs prières et qui leur sert d’inspiratrice. Qu’elle reste donc cachée et privée de raison ».
La pratique est grecque d’origine. Les divinités infernales invoquées sont grecques elles aussi, de même que le fait de faire le sacrifice d’un petit chien lors d’un acte de magie. Mais les noms des personnes sont bels et bien gaulois. Selon le traducteur du texte, Gallara semble être la sorcière du camp adverse.
Accomplissement du rituel.
Une fois le rituel accompli, les defixiones, véritables contrats passés avec les puissances infernales étaient ensuite déposés dans des puits, des tombes ou de simples fosses, dans un sanctuaire ou encore confiées à une rivière. Elles visent généralement à lever une malédiction en attaquant la personne jugée responsable de celle-ci, mais pas toujours. Les divinités invoquées sont généralement des puissances chtoniennes, assimilées aux enfers. Le lieu d’enfouissement n’était donc pas choisi au hasard. La requête pouvait être confiée à un mort, intercesseur privilégié pour toucher les divinités chtoniennes. De même, on ne trouve pas des tablettes dans tous les sanctuaires. Ceux des divinités souterraines étaient de loin les préférés.
La rivière, voire la source, devait emporter le mal au loin en désenvoûtement. Le puits présentait la caractéristique d’ouvrir sur le domaine infernal et de comporter de l’eau. Ces caractéristiques pouvant se combiner, les puits et les citernes des sanctuaires étaient particulièrement prisés.
HISTORIA découverte exceptionnelle de 22 tablettes gauloises de malédiction à Orléans .
LEGION XIII AUGUSTA: Découverte des tablettes de défixion .