On les appelle petites maisons nomades, mobile homes futuristes, sculptures habitables … Toutes des micro-architectures artistiques. Elles ont marqué l’imaginaire des années 1960-70.
Julien recours: l’archéologue des maisons nomades.
En pleine campagne, des ronces envahissent un champ. Des carcasses gisent au sol. D’étranges éléments géométriques y sont détériorés par le temps. La photo de cette scène désolante est présentée en avant-propos du catalogue des oeuvres de Julien Recours. Elle ne montre pas un décor de cinéma. Ce sont les morceaux abandonnés d’une maison en plastique datant de 1971. On l’a retrouvée près de Toulouse en 2016 sur le terrain d’un particulier. Cette image révèle la mission de sauvetage de patrimoine architectural. Julien Recours s’est attribué cette mission il y a une dizaine d’années.
La destinée de cette maison est plutôt de finir à la benne. Elle a été baptisée 12E, pour douze éléments. Elle semble peu probable de finir chez un collectionneur. Pourtant, sa rareté attire aujourd’hui les convoitises. Découvrir ces habitats symboliques d’une utopie futuriste est pour Julien Recours la partie la plus exaltante de son métier. C’est aussi la plus palpitante en tant qu’enquêteur-collectionneur. Ses recherches l’ont mené à faire ses plus belles trouvailles dans des squats. Il a aussi trouvé des trésors dans des décharges du BTP et dans le garage d’un agriculteur. Ses découvertes se sont poursuivies au beau milieu d’un cimetière de voitures.

Une archéologie entre futurisme et dystopie.
À Juranville, dans le Loiret, d’immenses hangars abritent toutes les pépites de ce passionné atypique. Ces hangars abritent aussi ses ateliers de restauration. Sa collection compte les oeuvres les plus significatives et emblématiques. Parmi elles, une « maison Bulle » à six coques de 36 m2 créée par Jean-Benjamin Maneval. Cette maison a servi de point d’accueil aux magasins Prisunic en 1967. Des « Cellules 2002 » produites par Algeco en 1969 ont été conçues pour les promoteurs immobiliers. Des mobile homes hexacubes ont été créés en 1971 pour un centre de vacances à Port Leucate. Il y a aussi des pièces plus confidentielles. Par exemple, un bloc sanitaire « Savoie » a été conçu pour la station des Arcs en 1975. Un rare bureau « Coquille » datant de 1968 a été imaginé pour le fondateur de Cacharel. Des éléments de la piscine « Tournesol » sont aussi présents. Cette oeuvre est emblématique du plan 1.000 piscines que l’État a lancé en France en 1969. Sa maison 12E nécessite un gros travail de restauration. Des panneaux d’Airbus occupent également les lieux. Des petits véhicules « Sinclair » fabriqués en 1985 pour les hommes d’affaires londoniens y sont aussi présents.
En 2022, pour les Journées nationales de l’architecture, Julien Recours ouvre ses collections du 14 au 16 octobre. Le week-end, les portes de ses 4.000 m2 de hangars seront ouvertes au public avec un parcours d’architectures légères conçues pour les loisirs. L’occasion de plonger dans un décor inédit oscillant entre nostalgie et science-fiction.
Le tétrodon: une écologie visionnaire?
Ce chineur de toujours est adepte de la philosophie du cocon et de la cabane. Il se spécialise dans l’architecture de collection. Sa spécialisation a commencé après une annonce parue sur Le Bon coin en 2014. Il y déniche son premier Tétrodon. C’est un module d’habitation transportable. Il a été baptisé au début des années 1970 « la Rolls Royce du mobile home ». Il y a huit ans, ces vestiges étaient en piteux état. Ils n’enthousiasmaient qu’une poignée d’avertis et de rares passionnés. Rien ne laisse présager ce regain d’intérêt, ni que les prix s’envoleront. « Le transport et la rénovation m’ont coûté plus cher que le Tétrodon lui-même ! » s’amuse Julien Recours. Mais le pari s’avère gagnant puisque ce Tétrodon vaut aujourd’hui dix fois plus cher que son prix d’achat initial.
Cette construction modulaire imaginée par l’agence d’architecture AUA est devenue une œuvre emblématique. Cela est autant pour son esthétique très connotée que pour sa fonctionnalité et sa modularité. Doté du confort moderne avec un coin cuisine et salle de bains, ce module offre une surface ajustable. On peut augmenter sa surface en ajoutant différents modules. Le millier d’exemplaires fabriqués à l’époque fut installé un temps à la Sonacotra de Fos-sur-Mer. Ils ont aussi été installés dans un village de vacances de Lège-Cap-Ferret. En 2012, ils ont fait l’objet d’un plan de sauvegarde avec le label Patrimoine du XXe siècle. Pour Julien Recours, la reconnaissance officielle de ces pièces architecturales est particulièrement stimulante. Il se définit comme un archéologue du futur. « Il reste encore beaucoup de choses à découvrir et d’autres époques à explorer ! »
Ces micro-architectures nomades sont très recherchées aujourd’hui. On parle de mobile homes futuristes, capsules néo-spatiales ou unités d’habitation autonomes. Pourtant, elles ont eu une gloire furtive. Conçus entre les années 1960 et 1970, ils ont eu une reconnaissance mitigée. En pleine trente glorieuses, toute une jeune génération de créateurs rêve le XXIe siècle. L’architecture et le design sont des champs d’expérimentations. Leur recherche sur la préfabrication explore les possibilités des matériaux de synthèse. Le plastique, par exemple, donne naissance à un nouveau type d’habitations anticonformistes. Ils les imaginent pouvant s’agrandir, se combiner, se plugger. Ces propositions innovantes sont présentées pour la première fois au Salon des arts ménagers de 1956. Elles éveillent la curiosité mais ne connaissent pas le succès commercial escompté.
Le plastique retro-futuriste réhabilité.
Stéphanie Quantin est conservatrice. Elle travaille à la galerie d’architecture moderne et contemporaine à la Cité de l’architecture et du patrimoine. Selon elle, ce mouvement est visionnaire. Pourtant, il reste une niche. Cependant, il demeure une niche. « Ces microhabitats sont des projets expérimentaux. Il s’agit majoritairement de prototypes. Ce n’est pas un mouvement de fond. L’histoire de l’architecture des années 1960-1970 est davantage marquée par les constructions en béton. Pourtant ces petites maisons et ces bulles en plastique sont très présentes dans l’imaginaire collectif. Leur forme pop et futuriste est séduisante. Un modèle comme le Tétrodon fut par exemple fortement relayé par les médias grand public de l’époque. Des magazines comme ‘Elle’ ou ‘Paris Match’ en ont largement parlé. »
Ce qui est révolutionnaire avec ces petits habitats transportables, c’est qu’il n’y a pas besoin de fondations. Ils peuvent être installés et transportés n’importe où.
Julien Recours:
Si beaucoup de concepts sont donc restés embryonnaires, des projets ont émergé. Cela a été possible grâce au développement de la politique des loisirs. Les centres de vacances naissent un peu partout en France et le littoral doit être aménagé pour accueillir les vacanciers. Stéphanie Quantin précise que ces besoins s’accordent avec cette architecture légère et modulable. Elle peut s’adapter à la taille des familles. Les architectes ont carte blanche pour imaginer des habitats légers et nomades avec un montage minimum et rapide. « Ce qui est révolutionnaire avec ces petits habitats transportables, c’est qu’il n’y a plus de rapport au sol. Il n’y a pas besoin de fondations. Ils peuvent être installés et transportés n’importe où. Ils sont également organiques, enveloppants, ergonomiques, conçus à l’échelle humaine. »
Résonance artistique et écologique.
Ce mouvement prônant le nomadisme résonne particulièrement avec l’engouement pour les tiny houses aujourd’hui. Il prône l’aspiration à vivre dans de petits espaces avec tout le confort nécessaire. Ce mouvement encourage un mode de vie en plein air. Dans les années 1960 et 70, le plastique était largement utilisé. Les formes voluptueuses étaient également célébrées dans les petits habitats. Ces espaces étaient pensés comme des biens de consommation. Aujourd’hui, les tiny houses mettent en avant le bois, la sobriété et la durabilité. La question environnementale a, heureusement, évolué cinquante ans après.
Une utopie en marche pour un nouvel habitat léger.
Le choc pétrolier de 1973 marque un frein à cette période de liberté créative privilégiée. Le plastique est le matériau star de cette époque. Peu de modèles ont été produits en série pour une commercialisation. Cela représente tout leur attrait et leur rareté aujourd’hui. Pour Julien Recours, « la force de ces micro-architectures utopistes est d’être à la frontière. Elles se situent entre l’architecture, le design et la sculpture ». Elles sont d’ailleurs considérées comme des oeuvres à part entière. Elles trouvent place chez des collectionneurs d’art contemporain. Elles sont présentes dans des jardins de sculptures, des foires, et des grands événements culturels. Ces cinq dernières années, quelques marchands spécialistes du XXe siècle ont contribué en valorisant ces pièces, à créer un marché. L’iconique maison Bulle de Jean-Benjamin Maneval fut ainsi exposée dans des foires internationales comme Design Miami/Basel ou la Fiac. En 2018, Louis Vuitton présente des hexacubes de Georges Candilis lors de la design week de Milan. Ce travail de mise en lumière permet alors de construire les prémices d’une côte.
Pour Julien Recours, « c’est encore la genèse d’un marché en train de se faire ». Néanmoins, les prix sont déjà relativement hauts : une maison Bulle s’est vendue dernièrement 250.000 euros sur le site américain 1stDibs. Pour s’offrir la pièce la plus accessible, une cellule Algeco de 9 m2, il faut compter entre 25.000 et 45.000 euros. Le fiasco commercial de l’époque et le storytelling historique actuent comme des ingrédients clés. La rareté des modèles s’ajoute, en raison de leur mauvais état de conservation. Le pouvoir de leur esthétique vintage promet à ces pièces architecturales un bel avenir sur le marché de l’art.
Pour aller plus loin:
D’après l’article des Echos
Compilation d’articles par Architecture & Lifestyle.